Le siège avant dePablo Abdellah
Mahmoud Shukair
Traduction : Abderrahmane Laghzali
Kadem Ali est triste ce matin car certaines choses ne vont pas comme il voudrait. Triste parce que Ronaldo, l’illustre footballeur, dans une lettre par Internet a promis une visite, mais il n’a pas tenu sa promesse. En vain Kadem Ali a préparé une chambre chez lui pour le séjour de Ronaldo, de sa femme et leur enfant. Sa femme, elle, a tant attendu ces visiteurs. Elle a dit à son mari kadem Ali qu’elle était impatiente de faire la connaissance de l’épouse de Ronaldo, cette jeune femme qui jouit de la célébrité dans les stades de football ! Impatiente de faire la connaissance de Ronaldo aussi, et de serrer son enfant vivant dans le bien être, sous l’aile protectrice de parents footballeurs très célèbres.
Peiné, Kadem a cherché quelqu’un d’autre pouvant remplacer Ronaldo. Ce qui l’a encouragé, c’est la cupidité de Ronaldo. Il ne lui pardonnera pas ce dîner scandaleux qu’il a eu avec un groupe de richards asiatiques pour un million de dollars ! Imaginez ! A dit Kadem Ali à ses camarades conducteurs de taxis, il perçoit de la part de ces fous, un million de dollars rien que pour daigner s’asseoir avec eux à une table de dîner dans un restaurant ! Comme condition, a ajouté Kadem Ali, Ronaldo a exigé d’eux qu’ils n’utilisent ce dîner dans aucune publicité de crainte que les publicitaires ayant droit d’exploiter son nom ne se mettent en colère. Imaginez ! a dit Kadem Ali à ses camarades, ni lui connaît leur langue, ni eux la sienne ! Ce qu’il y a de curieux, a dit Kadem Ali aux camarades étonnés des antagonismes de ce monde, c’est que l’un de la bande de ces richards a déclaré qu’ils étaient, lui et ses amis, prêts à payer même un million et demi de dollars au cas où Ronaldo aurait montré quelque réticence, que l’affaire, dieu merci, était bonne et qu’ils étaient contents d’avoir épargné un demi million de dollars ! Aigre, Kadem Ali a secoué la tête et s’est précipité à sa voiture. Il en a arraché avec fureur les photos de Ronaldo et les a remplacées par celles de Pablo Abdellah, le footballeur palestinien né au Chili, et l’une des stars de l’équipe nationale de foot de palestine. Les habitants du quartier se sont intéressés, pour la première fois, aux nouvelles de la star Pablo Abdellah et ont écouté Kadem Ali en croyant un peu ce qu’il leur a dit de lui et de son comportement nerveux au jeu. Il est vrai que c’est une chose inadmissible, a dit Kadem Ali, mais en le voyant se comporter de la sorte, moi, j’éprouve un soulagement, pour la simple raison que, nous palestiniens, nous souffrons de beaucoup d’injustices ! Il est de notre droit de ne pas nous taire devant n’importe quelle malveillance même lorsqu’elle vient d’un joueur dans un stade de football.
En parlant du joueur Pablo Abdellah avec admiration, un matin, alors qu’il lui réservait le siège avant de sa voiture, Kadem Ali a annoncé que Pablo Abdellah viendrait à notre quartier dans quelques semaines ! Il rendrait visite à son ami Kadem Ali et séjournerait chez lui une semaine ou deux ! Kadem Ali a affirmé que la correspondance entre lui et Pablo Abdellah était établie par internet. Des habitants du quartier se sont souvenus des déclarations semblables à propos d’un autre joueur de football (Ronaldo dont ils ont oublié le nom) et ont eu des doutes. D’autres l’ont plutôt cru et contemplé avec admiration les photos de Pablo Abdellah sur les vitres de la voiture et ont posé des questions :
- T’es sûr toi qu’il est Palestinien ?
- Evidemment que je suis sûr ! Pur Palestinien, je le jure !
- Et pourquoi son nom est Pablo et pas Mohamed ou Youssef Abdellah ?
- Assez ! Est-ce qu’on n’ a pas Nehru Ibrahim et Guevara Al Badiri !
- Et pourquoi ses cheveux lui tombent sur les épaules comme les filles ?
- Et ça s’appelle une question, ça ? Ce sont ses cheveux, et il en est libre !
D’autres questions, les unes stupides et d’autres pertinentes ont été posées à Kadem Ali, auxquelles il a trouvé de son devoir de répondre. Mais, la question a été tranchée par l’une des organisations politiques en publiant dans son journal hebdomadaire, une analyse où elle a apprécié qu’un nombre de joueurs Palestiniens nés au Chili rejoigne les rangs de notre équipe nationale et où elle a considéré cela comme un pas ayant sa signification symbolique, et un indicateur de la nécessité de s’intéresser à l’unité du peuple Palestinien partout où il se trouve. Satisfait de cette analyse, Kadem Ali en parlait à chaque occasion, et en même temps il gardait le siège avant de sa voiture à Pablo et annonçait la nouvelle de sa visite prochainement.
Kadem Ali croyait qu’il allait bientôt oublier Ronaldo. Mais, sa femme Nawal l’a fait revenir à ses préoccupations et ses tracas. Depuis les premières semaines de sa liaison avec kadem Ali, Nawal s’est intéressé au sport suivant l’exemple de son mari, par considération pour l’intérêt qu’il lui témoignait. En sa compagnie, elle a vu beaucoup de match à la télé, mais sans jamais aller au stade, pour une raison simple : les femmes dans notre quartier, n’y vont pas. Néanmoins, en se contentant de voir des matchs à la télé, ils se sont procurés pas mal de plaisir. Un plaisir qui n’a pas tardé de devenir profond lorsque le lexique des terrains de jeu est passé à leur lit prenant de nouvelles significations. Kadem Ali jouait le rôle de l’adversaire et Nawal celui de l’adversaire et de l’arbitre. Elle sifflait annonçant le début du match ; kadem Ali dialoguait, dribblait. Nawal faisait de même ; et pendant ce temps là, des coups directs et indirects étaient tirés. Tantôt paisible, tantôt violent et tumultueux, le jeu continuait. L’infiltration de l’influence de l’invasion culturelle israélienne n’a pas tardé non plus. Nawal disait : Atah Sahkane matsouyane (Tu es un excellent joueur) et kadem Ali lui répondait : Jam At Sahkanite matsouynite (toi aussi, tu es une excellente joueuse) Nawal commettait une faute au cours du jeu et Kadem Ali remportait la victoire en tirant un penalty avec succès. Le match se terminait ; mais le plaisir se s’arrêtait pas.
Un soir, Kadem Ali était surpris de trouver sa femme en short noir laissant voir ses cuisses blanches. Elle avait mis des chaussettes noires couvrant ses jambes jusqu’au dessous de ses genoux et portait des chaussures de sport. Elle faisait danser le ballon avec ses pieds puis elle le lançait vers l’espace situé entre le mur de devant la maison et la muraille qui l’entourait. La joie que Kadem Ali a éprouvé en voyant sa femme jouer au ballon était forte. Mais après deux minutes ou trois, il lui a demandé d’arrêter le ballon, et l’a conduite avec délicatesse à l’intérieur de la maison tranquille. Elle lui a dit :
- Je désire devenir joueuse de football
- Il n’y a pas d’inconvénient, à condition que tu joues ici dans la cour de la maison !
- Non, non, au bon moment, je sortirai au terrain de jeu du quartier !
- Est-ce que cela est raisonnable Nawal ?
- Je veux devenir comme la femme de Ronaldo !
Le nom de Ronaldo revient de nouveau pour frapper à la tête de Kadem Ali. A cause de la célébrité de sa femme, cette fois-ci. Nawal veut suivre l’exemple de l’épouse du célèbre joueur ! Est-ce possible Nawal ? Où crois-tu vivre ? Tu veux ma honte devant les habitants du quartier ? kadem Ali ne supporte même pas l’idée que sa femme sorte au terrain de jeu en short noir qui expose ses cuisses aux yeux avides des adolescents du quartier. Il ne supportera pas les plaisanteries des femmes bavardes. Leurs langues sont trop longues, mauvaises. Elles cingleront Nawal. Elles lui tailleront des adjectifs et sobriquets qui l’accompagneront toute sa vie et resteront répandus des années, même après sa mort ! Lui même en aura sa part : le mari de la joueuse de football, le mari de celle en short ! Que le corbeau joue sur ta tête ! Tu ne seras jamais joueuse de foot même si tu mets une djellaba ! Je t’interdirai la réalisation de ce désir quitte à arriver jusqu’au divorce ! Est-ce que Kadem Ali osera se séparer de sa femme ?
Osera t-il vraiment ? Il l’aime, il l’aime beaucoup. Mais elle l’exposera à une grande humiliation dans le cas de son obstination à exécuter sa décision ! Il ne s’attendait pas à une telle épreuve ! Il se sent fragile, et la moindre chose inhabituelle dans le quartier que sa femme entreprendrait, le briserait ! Mais qui sait, il se peut qu’il trouve un moyen d’écarter la crise qui le guette ! Il usera de tout ce qu’il a de délicatesse et de clairvoyance. Il tentera de la persuader d’aliéner son désir car, en vérité, il la veut toujours avec lui et ne peut oublier leur amour réciproque, ni leur attachement.
Kadem Ali est entré comme à l’accoutumée, le soir, à la maison. Son épouse et trois femmes y occupait la petite cour. Elles étaient en vêtements de sport. La balle allait et venait avec agilité entre leurs pieds kadem Ali s’est trouvé un instant dans un état de stupéfaction, puis un fou rire l’attrapa. Un fou rire auquel les quatre femmes n’ont pas trouvé d’explication. Un fou rire suivi par une phrase confuse :
- Vous qui êtes comme nous, venez chez nous !
Les femmes n’ont pas dit mot. Elles shootaient la balle. Leurs mouvements étaient harmonieux et sûrs. Kadem Ali, debout au bord de la cour, les suivait de ses yeux. A un moment donné, la balle s’est éloignée des joueuses et s’est approchée de Kadem Ali, tout près de lui. Il l’a arrêtée de son pied. Il eut l’idée de l’éventrer avec un couteau de cuisine pour mettre fin à ce cauchemar ; mais, connaissant l’entêtement et l’obstination de sa femme quand elle estime correct ce qu’elle fait, il a compris que ce serait une tentative qui compliquerait davantage la situation. Il a jugé que la souplesse, seule, dans ce cas, convenait car c’est elle qui lui permettrait de trouver une solution acceptable. Sur un ton caressant et familier, elle lui a dit :
- Kadem, lance la balle.
Mais Kadem est resté silencieux, hésitant, son pied bloquant la balle. Sa femme a renouvelé l’appel :
- Vas-y Kadem, chéri, lance la balle.
- Je la lance mais à une condition ! Reporter la sortie au terrain du quartier jusqu’à l’arrivée de Pablo Abdellah !
- Quand est-ce qu’il arrivera ?
- Je t’l’ai déjà dit, dans trois semaines.
- Et s’il ne vient pas comme Ronaldo !
- Nous réfléchirons de nouveau et trouverons une solution.
Sans trop penser, Nawal a dit :
- Je suis d’accord ; lance la balle !
Kadem Ali a lancé fortement la balle. Elle a franchi le mur et a roulé rebondissant le long de la rue. Nawal allait la suivre mais Kadem Ali était plus rapide qu’elle. Quand il l’a rapportée, les quatre femmes l’attendaient derrière le mur, à l’intérieur de la maison
Mahmoud Chukair
Ecrivain et nouvelliste Palestinien
Résidant à Al Qods
Parue dans « Al Karmel » n 78
( Revue de l’union générale des écrivains Palestiniens )
Traduction : Abderrahmane Laghzali