Mahmoud Shukair
Passages éclair (Murûr khâtif, Dâr al-Shurûq, Amman/Ramallah, 2002)
Textes choisis et traduits de l’arabe par Ouassila Ben Attman et Lyès Ainas,
sous la direction d’Emmanuel Varlet.
Traductions faites au cours de l’atelier arabe-français organisé en 2008-2009 dans le cadre du Master 2 « Traduction littéraire et édition critique » (Université Lumière-Lyon 2).
Préface de Faysal Darraj
Voici ce qu’on appelle une écriture novatrice et un travail de création littéraire abouti.
Une écriture novatrice qui s’empare d’une forme, la façonne, l’affine. Un travail abouti sur un genre ardu, qui est ici non seulement maîtrisé, mais porté plus haut. Mahmoud Shukair, qui est entré en littérature il y a maintenant une quarantaine d’années, met toute son expérience au service de son œuvre, fourbissant ses armes, perfectionnant ses techniques et se vouant avec une constance indéfectible à son genre de prédilection.
Ces micro-récits (qisas qasîra jiddân) procèdent d’une vision bien particulière de l’écriture et du monde aux confins duquel cette écriture permet de toucher. Par définition, ils se fondent sur une grande économie de moyens linguistiques, de sorte que les choses sont autant suggérées que montrées, la première option autorisant souvent à dire beaucoup plus. En cela, nous avons affaire à une écriture se matérialisant certes dans des mots, des virgules, des points, mais aussi dans les blancs et dans ce dialogue constant qui s’instaure entre des termes effectivement présents et d’autres absents.
De par son minimalisme, le travail de Mahmoud Shukair participe d’une quête de la « pure écriture » et de fait, dans ses textes, le propos se passe fort bien d’être explicitement formulé, le sens se trouvant tout autant entre les lignes, que sur les lignes, dans les mots qu’entre les mots. Mais loin de succomber aux séductions de la langue, Shukair reste toujours limpide, dévoilant et voilant tour à tour sans jamais se laisser aller aux errements d’un formalisme peu soucieux du sens.
Ces récits cherchent à transformer le monde, le vaste monde, en de multiples petites séquences narratives. Naturellement, cette réduction est une entreprise semée d’embûches, mais Shukair parvient à dépasser le problème en lui apportant deux réponses simultanées. La première consiste à donner aux petites séquences narratives toute leur ampleur en tirant le meilleur parti de la structure interne de l’écriture : chaque virgule fait sens, chaque préposition comporte une assertion, chaque retour à la ligne énonce et suggère à la fois – c’est là toute l’ambition de la « pure écriture » qui cherchera à densifier le plus possible le réseau des relations sémantiques au sein d’un texte de manière à produire le maximum de sens avec le minimum de mots. La deuxième réponse réside dans l’agencement de ces unités narratives qui s’éclairent les unes les autres, finissant par composer une grande fresque dans laquelle se reflètent différents aspects de l’humain. D’ailleurs, il suffirait presque de se référer aux titres pour s’apercevoir que ces récits successifs convergent dans un seul et unique tableau faisant apparaître la diversité des mondes possibles de l’humain.
Shukair commence donc par agencer les mots et par constituer des unités narratives restreintes – ce qu’elles ne sont qu’en apparence. De là, il combine toutes ces unités pour aboutir à un récit plus vaste dans lequel l’aliénation de l’homme est dépeinte à travers toute une série de dualités : rencontre et séparation, présence et absence, plénitude et dénuement, enracinement et déracinement, justice et injustice, petites joies immédiates et grande joie sans cesse différée… Derrière ces dualités, inhérentes à sa condition d’aliéné, le Palestinien verra toute l’étroitesse de sa marge de manœuvre : vivre en sécurité ou sous une menace permanente, succomber à la peur ou résister, vivre ou mourir, subir la terreur ou continuer à résister. Il se retrouvera pleinement dans certains récits illustrant l’injustice de son sort et la légitimité de son combat, mais d’une certaine manière, il restera présent dans tous les autres récits puisque la perspective de la narration, pleine de chaleur humaine, d’amour et d’une mélancolie diffuse, renvoie à une expérience plus dense et plus vaste, celle du destin tragique et héroïque des Palestiniens.
Mahmoud Shukair, qui a écrit Khubz al-’Akharîn (Le Pain des autres) il y a plus d’un quart de siècle, crée un vaste monde en combinant de petits mondes où la poésie et la prose se mêlent harmonieusement. La perspective poétique se manifeste dans ces « microcosmes » éclairant une multitude de mondes plus vastes, sortes de petites lorgnettes donnant à voir des horizons sans limites. Quant à la prose, elle apparaît dans l’attention portée au détail, aux petites choses du quotidien, voire à l’infiniment petit, invisible à l’œil nu. Et c’est peut-être cette coexistence de la prose et de la poésie qui confère à ce genre littéraire, le micro-récit, toute sa force, amenant le lecteur à toujours faire une double lecture : une première, immédiate, et à l’issue de celle-ci, une seconde, plus globale.
Dans ses récits, Mahmoud Shukair voue un grand respect à son lecteur. Il le reconnaît et fait confiance à ses facultés. Cela l’autorise à ne lui dévoiler qu’une partie du sens et à lui laisser deviner le reste, faisant ainsi de la lecture un échange et de l’écriture le fruit d’une complicité entre l’auteur et son lecteur, le premier ne cherchant nullement à imposer son autorité au second, c’est-à-dire à le nier pour s’adresser à lui.
Si ces textes sont dignes d’intérêt, ce n’est pas parce que leur auteur y a mis toute son énergie, mais parce qu’il a su faire fructifier ses expériences littéraires passées. Mahmoud Shukair nous donne ici une grande leçon de littérature, sur l’angoisse qui accompagne nécessairement tout processus de création véritable, sur l’éthique du travail bien fait qui commande de se tourner vers le « comment », puis vers les textes écrits par les autres, avant de se mettre soi-même à la tâche.
Statues
Les statues érigées sur le grand pont ont quitté leur poste à l’heure où les boutiques fermaient et où les gens, épuisés, rentraient chez eux.
Le vieux roi a ôté sa couronne, est descendu de son trône et s’en est allé comme tout un chacun dans les rues.
La gazelle a tourné la tête à droite et à gauche pour s’assurer qu’aucun chasseur ne se trouvait à l’affût, puis elle s’est élancée vers les bois.
L’homme et la femme qui se tenaient depuis toujours enlacés se sont dirigés vers le hall du grand hôtel et ont dit au réceptionniste qu’il leur fallait une chambre à tout prix.
Seule la statue de la mère allaitant son enfant est restée en place. Le petit était endormi et elle, craignant de troubler un sommeil si paisible, a préféré le laisser tout contre son sein nu.
Bienheureux
Cet homme qui travaille dans un dépôt de livres passe des journées entières parmi des milliers d’ouvrages. Pourtant, il n’en lit pas un seul. Il dit que ce qui lui a été donné de voir et d’entendre tout au long de sa vie le dispense de la lecture, de même qu’il dit, pour justifier sa paresse : « Bien des livres ne valent pas qu’on s’y arrête, tant ils sont pitoyables. »
Cet homme profite de ses jours de congé pour aller se promener avec femme et enfants et déjeuner sous les arbres. Là, il s’allonge, tapote son ventre rassasié, pose sa main sur l’épaule de son épouse assise tout contre lui et se met à lui caresser le dos, jusqu’à ce que sa main s’arrête au niveau de son postérieur et que, sans tarder, il s’assoupisse.
Tramway
Le tramway se dirige vers le terminus d’un lointain faubourg et dans chaque virage, ses rames font des bruits de ferraille proches du hurlement.
La dame du septième étage regarde les rames passer dans la nuit noire, ne distinguant derrière les vitres éclairées que deux ou trois silhouettes de voyageurs. Soudain, elle a la nette impression que dans cet univers, quelque chose ne tourne pas rond.
L’homme du sixième étage regarde les rames passer, ignorant qu’il partage le sentiment de sa voisine. L’enfant du rez-de-chaussée pleure et, contrairement à son habitude, sa mère le laisse dans son coin : elle est dans son bain, très occupée à se savonner et à se rincer à l’eau chaude dans l’attente d’un mari qui tarde à rentrer.
Au dehors, les rames attendent des voyageurs qui, vu l’heure tardive, ne viendront plus.
Le tramway retourne au cœur de la ville, chargé de ses hurlements.
Seuil
La vieille demeure continue de lutter contre les outrages du temps.
Les ornements qu’un peintre très porté sur la boisson a réalisés voici cinquante ans, ou un peu plus, évoquent encore fidèlement celui qui les a conçus, un jour qu’il était très gai. Ils n’ont rien perdu de leur valeur, cette satanée humidité qui a envahi les murs leur ayant même donné un petit aspect antique.
Le peintre est mort depuis des années et aujourd’hui, on ne se souvient plus de lui qu’en de rares occasions, notamment quand les enfants se réunissent dans la demeure familiale, sous ce toit où, désormais, ne vivent que le vieil homme et sa femme.
Ce soir, ils sont seuls à la maison. Ils boivent du thé à la menthe, assis tous les deux dans leurs fauteuils. La mort s’est accroupie sur le pas de la porte et reste là, comme une chienne devenue trop vieille pour aboyer. Il leur semble avoir entendu un bruit et presque en même temps, ils s’écrient : « Qui est là ?!! »
Mais rusée comme elle est, elle ne répond pas.
Elle reste accroupie sur le seuil, gardant pour elle la raison de sa venue.
Chambres
Dans la première chambre, un homme seul.
Dans la deuxième chambre, une femme seule.
Dans la troisième chambre, un homme et trois femmes ; dans la quatrième, une femme et trois hommes.
Dans la cinquième, un vide troublant. Dans la sixième, un enfant qui pleure. Dans la septième, un chat qui dort sur un lit inoccupé. Dans la huitième, des vêtements de femme entassés sur une chaise et à l’extrémité du lit. Dans la neuvième, une radio éteinte, un miroir brisé et une lettre déposée sur la table.
Dans la dixième, un gardien qui fait sa ronde toutes les heures et qui, trouvant alors toutes les portes bien fermées, rejoint la sienne, soulagé de savoir que dans les neuf autres chambres, tout va bien.
Rupture
La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était hier soir.
Lors de leur première rencontre, elle avait la trentaine. Mariée, un enfant, elle était très amoureuse de son époux.
Elle était habituée à porter des robes amples dont les pans ondoyaient autour de ses formes au premier souffle de l’air. Elle n’aimait pas les pantalons, car selon elle ils entravaient les mouvements de son corps. Elle n’appréciait pas non plus le maquillage, jugeant sa beauté naturelle beaucoup plus éblouissante.
La deuxième fois qu’il l’a vue, elle avait la quarantaine. Mariée, quatre enfants, elle n’aimait plus son époux. Elle portait toujours des robes amples et de temps à autre des minijupes qui laissaient voir ses cuisses aux formes très attirantes. Tout ce qu’elle souhaitait, disait-elle, c’était connaître ne fût-ce qu’un bel instant d’harmonie.
La troisième fois, elle avait la cinquantaine. Elle lui annonça qu’elle s’était séparée de son mari. Elle mettait désormais du fard sur ses joues, changeait chaque jour de coiffure, portait des pantalons à la mode et gardait en permanence une cigarette aux lèvres, lèvres qu’elle maquillait avec différentes sortes de rouge.
Hier soir, ils se sont retrouvés dans un café situé dans une petite rue, un établissement que ne fréquentent guère que des écrivains, des peintres et quelques gens fatigués qui aiment à bayer aux corneilles. Elle a eu l’air indigné quand il lui a demandé : « Te souviens-tu de notre première rencontre ? » Elle lui a répondu avec un petit sourire : « Je m’en souviens, bien sûr que je m’en souviens… » Il a repris sur un ton monocorde, avec un air songeur : « Vingt ans ont passé depuis », puis il a ajouté : « Tu te rends compte comme nous avons vieilli ! » Son visage s’est alors assombri et son sourire l’a quittée sur le champ : « Vraiment tu exagères, notre première rencontre ne remonte pas à vingt ans quand même ! » a-t-elle rétorqué en se levant et en prenant son sac pour disparaître aussitôt dans la rue sombre et inanimée…
Robe
C’était il y a bien longtemps.
On ne connaissait ni la haine, ni l’antipathie. Les gens étaient simples, les femmes bien bonnes, les enfants extrêmement éveillés. Les chiens n’aboyaient pas, ou alors tout doucement, pour ne pas déranger les gens qui dormaient ou les malades qui se retournaient dans leur lit. Les chats somnolaient sur les murets d’enceinte ou sous les vignes vierges, sans crainte de se faire surprendre par un enfant espiègle ou par un chien féroce. Et puis les rats n’existaient pas, car la propreté régnait partout.
A l’époque, cette veuve quadragénaire dont le seul fils était parti étudier dans une université lointaine avait encore deux filles à l’école. Chaque matin, elle leur préparait leur petit déjeuner, allait dans le jardin de la maison, tapotait au passage sur l’encolure du chien, laissant le chat somnoler paisiblement, et s’affairait alors un bon moment à arroser les jasmins et les rosiers.
Seul le marchand de vêtements ambulant parvint à bousculer ses petites habitudes. Il lui offrit une robe taillée pour sa corpulence, cadeau qu’elle accepta après un bref instant d’hésitation, ne voyant aucune raison pour refuser.
C’était il y a bien longtemps, les gens étaient simples et les femmes bien bonnes.
La veuve s’est associée à cet homme. Maintenant, elle vend des robes aux femmes du quartier et lui s’occupe d’arroser les jasmins et les rosiers.
Étendues
Ces grandes étendues, cette brise légère, ces blocs d’immeubles, ces dédales de rues, cette terrasse isolée, ce linge qui sèche au gré du vent…
Cette femme seule, cette porte close, cet enfant qui erre sans but à travers la ville…
Ces magasins où entrent et d’où sortent des gens qui jamais ne font connaissance, cet homme qui se tient sur la terrasse de l’un des immeubles et qui se demande, désespéré : « Comment tant de choses si tristes peuvent-elles coexister dans un seul et même paysage sans que la terre tremble, qu’une tempête se lève ou que le gouverneur décrète un deuil de trois jours, au bas mot ? »
Délitement
Tous les matins, il faisait sa tournée parmi les siens.
Il passait quotidiennement dans chaque maison. Jamais personne ne se tenait sur le seuil ou sur les balcons qui surplombaient la rue.
Les maris étaient partis de bonheur au travail et les enfants se trouvaient en classe, les garçons à l’école des garçons, les filles à l’école des filles. Ne restaient plus à la maison que les femmes, les nourrissons, des couvertures jetées ça et là et quelques vieux souvenirs d’une terre lointaine où une intention est toujours bienveillante et un amour toujours innocent.
Souvenirs d’une vie que les femmes éduquées par la télévision, cet hôte envahissant et désormais bien installé dans les foyers, n’avaient pas connue, mais dont elles avaient entendu parler par leurs grands-mères toujours assises dans un coin de la maison à ressasser des souvenirs qui ne leur disaient pas grand chose, à elles qui vivaient selon un rythme tout autre, totalement inconnu de cette terre et de leurs habitantes dont les besoins restaient si simples, un rythme effréné, compliqué, haut en couleurs et ouvert à d’étonnantes possibilités que ces grand-mère, dans leur prime jeunesse, n’auraient jamais osé envisager.
Nuit
Que cette nuit est douloureuse !
L’homme monte les escaliers du bâtiment et va s’asseoir sur le bord de la terrasse. Il fait noir et un petit vent souffle.
Tout le quartier dort profondément, à l’exception d’une femme à la jambe cassée qui gémit, alitée dans l’obscurité de sa chambre. Personne ne vient lui apporter un verre d’eau ou un médicament. Ses fils, ainsi que ses belles-filles, sont tous endormis.
L’homme se tient sur la terrasse. Le quartier a cédé au sommeil et à l’obscurité ambiante. Les lumières de la colonie voisine brillent de leurs feux cruels et menaçants. L’homme a peur parce qu’un mois auparavant, les colons ont fait une descente inopinée dans le quartier.
Les habitants se sont alors rassemblés sur les terrasses de leurs maisons. Les tirs ont fusé au-dessus de leurs têtes en éclairant le ciel. Ils se sont mis à hurler comme des animaux blessés et ont dû se défendre avec des pierres et des pots de fleurs.
L’homme a peur, la femme gémit, le quartier dort à poings fermés, les lumières de la colonie brillent sans vergogne et cette nuit douloureuse laisse augurer le pire.
L’homme restera sur la terrasse du bâtiment jusqu’au petit matin.
Odeurs
Cette forêt lointaine occupe maintenant toute la mémoire d’un homme ; cette douce soirée arrive avec son lot de promesses ; ces odeurs pénétrantes s’avancent tout à coup, portées par l’air, d’une ville à l’autre, d’une rue à l’autre, retombant tout près de cet homme soucieux qui les respire avec méfiance.
Il y avait des arbres et de l’eau, de l’eau et des violettes, une moiteur captivante, des souffles courts et des halètements, il y avait une femme qui disait : « Ne pars pas ». Mais l’air ne fait jamais de cadeau. L’air ne sait pas garder le moindre secret.
Le voilà donc qui arrive, apportant la forêt, la soirée, les odeurs et les souffles courts. Il entre sans frapper, ajoutant encore au désespoir de cet homme qui reste là à l’observer. Il s’est assis sur une chaise face à lui et attend que le sommeil le gagne, faute de quoi il trouvera un prétexte quelconque pour se relever et s’enfuir par la fenêtre, emmenant avec lui la forêt et tous les autres secrets.
État d’âme
Un soir terne et un vide incommensurable.
Je suis sorti, voulant trouver une explication à tout ce vide qui s’amoncelait au détour des ruelles et qui, porté par les vents, recouvrait de son voile l’imbécillité monotone des terrasses désertés par les femmes.
Faute de trouver une explication convaincante, je suis rentré, accablé par un sentiment de fragilité qui me rend le silence insupportable, et avec dans le cœur un moulin dont les battements parviennent jusqu’aux oreilles des bergers assoupis près de leurs troupeaux, sur les hauts et lointains sommets. Je n’en dors plus, certain de leur causer un dérangement comme jamais ils n’en auront connu, et peut-être de les contraindre à se remettre en route au petit matin, pour aller camper plus loin.
Nus
Nous nous tenons non loin de la foule bigarrée qui se presse dans le centre-ville. Pour se moquer, les nouveaux maîtres du pays projettent la vidéo d’un vieux discours prononcé par le chef du Parti, déchu quelques semaines auparavant de la fonction suprême. La foule s’esclaffe bruyamment en l’entendant déclarer : « Dans ce bienheureux pays, l’opposition n’existe pas ; c’est une illusion véhiculée par les radios et les télévisions de l’Ouest. » Nous nous étonnons à notre tour de ne pas avoir noté plus tôt combien le regard de ce chef semblait stupide, et sur ce, nous nous éloignons.
Un vieux bolchévique, remarquant notre gêne devant cette scène pathétique, nous aborde. Se laissant aller à la confidence, il déplore ce mépris subit qui selon lui n’apportera rien de bon au pays. Son haleine empeste la bière tchèque. Finalement, il se met à pleurer, et sur ce, nous nous éloignons.
Nous scrutons les bâtiments austères dans la nuit noire, désespérant de connaître enfin une époque où les choses seraient plus claires. Nous descendons les marches d’un restaurant de poisson, disons bonsoir à la vieille dame du vestiaire, enlevons nos manteaux pour les lui confier. Les serveuses nous accueillent et nous leur disons que Prague a bien de la chance d’avoir des filles aussi jolies. Elles nous dévisagent de leurs yeux indolents, en riant discrètement. Nous les observons dépités en nous disant que décidemment, nous vivons une époque bien trouble.
Nous buvons de la vodka, dégustons un peu de caviar, plaisantons avec les filles dans l’espoir que cette amertume nous quitte tandis que celles-ci s’obligent à dissimuler leurs rires comme s’il s’agissait d’une marchandise de contrebande. C’est seulement au bout d’un moment que nous nous apercevons que nous étions totalement nus.